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La thérapie des schémas
L'ENFANT VULNÉRABLE DE DENIS
par Luc Sévigny

L’article qui suit a pour but de démontrer par un cas vécu trois des principaux schémas reconnus par Jeffrey Young, soit l’exclusion, l’abandon et l’imperfection.

Denis est un homme de 40 ans. Bel homme. Grand. L’allure masculine. Intelligent. Il travaille auprès du public. Il est très apprécié par ses collègues et ses patrons. Après une relation de trois ans durant lesquelles Rachel l’a quitté à plusieurs reprises, Denis a décidé de quitter Rachel. C’était la première fois qu’il était « celui qui quitte ». Un geste qui était très difficile à poser pour lui. Mais il disait toujours se sentir « sur le bord d’être quitté par Rachel ». Elle le menaçait de partir. Elle faisait des colères. Elle pouvait être très froide pendant de longues périodes. Elle pouvait bouder des jours complets, des semaines complètes. Jusqu’à ce jour, il disait être très amoureux de Rachel : « je suit très attiré… c’est comme un aimant… ». Une relation passionnée mais en dents de scie. Jusque là, régulièrement, Rachel quittait Denis et, régulièrement, Denis allait reconquérir Rachel. À chaque fois qu’elle le quittait, il était « détruit » pour une longue période. Il apparaissait que Rachel était très passionnée sexuellement avec Denis mais qu’elle était aussi très souvent froide, distante, repoussant souvent Denis. Il savait que cette séparation serait difficile mais il disait « ne plus vouloir se faire cela à lui-même », vivre ces montagnes russes qui le laissaient détruit. L’adulte sain avait décidé de s’occuper de son enfant vulnérable. Au fil de nos rencontres et suite aux différents questionnaires portant sur les modes et les schémas, il est apparu que les deux modes principaux de Denis étaient l’adulte sain et l’enfant vulnérable. Cet enfant vulnérable avait été reconnu et nommé comme étant plus spécifiquement « l’enfant seul et apeuré ». Les principaux schémas de Denis étaient le schéma d’exclusion, le schéma d’abandon et le schéma d’imperfection. Son principal mécanisme d’adaptation (comment il appris à composer avec ses schémas) était l’évitement.

Alors qu’il était très jeune enfant, le père de Denis avait quitté sa mère et abandonné sa famille. Il était alcoolique tout comme la mère de Denis. Denis avait revu son père des années plus tard et avait rencontré un homme détruit qui dépensait le peu d’argent qu’il avait en alcool. Denis avait lui-même eu des problèmes de consommation d’alcool et de drogue. Il avait aussi passé du temps en prison pour des motifs de trafic de stupéfiants. Il ne consommait plus depuis 13 ans et continuait de participer régulièrement aux rencontres des Alcooliques Anonymes.

Lors de la dernière rencontre des Alcooliques Anonymes, il a rencontré Paul, le nouveau conjoint de Rachel. Pendant la pause, il lui a dit qu’il était troublé de le rencontrer. Que cette rencontre lui faisait revivre des émotions difficiles et troublantes et qu’il n’était peut-être pas prêt à vivre cela. Paul a eu une réaction très « énergique » à ce témoignage et a vertement engueulé Denis lui disant, en clair, que leur relation était terminée et qu’il avait intérêt à l’accepter. Denis fut très ébranlé par cette « décharge » de Paul. Depuis cet événement, il ne pensait qu’à cette rencontre et ne dormait presque plus la nuit.

Lorsqu’il arriva dans le bureau quelques jours plus tard, il était épuisé. Il me raconta son expérience lors de cette rencontre avec Paul et j’en conclu que cela allait bien au-delà d’une rencontre entre deux hommes ou d’une rupture amoureuse entre deux adultes. Il était ici question d’un événement déclencheur qui avait fait basculé Denis de son mode d’adulte sain vers son mode d’enfant seul et apeuré porteur de ses schémas d’exclusion, d’abandon et d’imperfection. Il se sentait d’ailleurs comme un petit garçon tendu tout en étant dans son mode d’adulte qui niait (ou essayait de nier) cet état de tension. Denis était tendu, voir agité, il vivait de la colère et de la peur (qu’il essayait de nier). En terme de P.C.I., nous dirions qu’il était « fragmenté ». En terme de schémas, nous disons qu’un événement a déclenché son mode d’enfant seul et apeuré dans différents schémas. Il ne réagissait plus comme l’adulte qu’il était mais comme un petit garçon qui vivait de la peur et de l’impuissance et qui « bombait le torse » pour éviter de ressentir cette peur et cette impuissance.

Sur le champ, j’ai proposé à Denis de travailler sur cette expérience activement. Nous avons utilisé l’outil qui est sans doute le plus utilisé en thérapie des schémas, soit la visualisation. Assis confortablement, les yeux fermés, je demande à Denis de simplement respirer et de prendre conscience de son expérience corporelle présente. Déjà, le simple fait de fermer les yeux aidait Denis à être moins défensif (moins évitant) et à plus ressentir les émotions présentes (peur et impuissance). Une fois l’expérience présente bien ressentie et identifiée, je demande à Denis de laisser apparaître des images de son passé d’enfant ou d’adolescent où il aurait pu ressentir quelque chose de semblable. Un moment du passé où l’expérience corporelle (et donc émotionnelle) aurait pu être semblable. Une expérience passée qui aurait un lien de parenté corporel avec l’expérience présente. Sans trop forcer les liens, je lui demande de laisser venir les images, en laissant le cerveau travailler tout seul.

Après un bref moment, Denis me dit se revoir à l’école secondaire. Il a environ 12-13 ans. Il est dans le couloir. Des portes donnent sur les classes de chaque côté du couloir. Des casiers en métal gris longent les murs du couloir. Quelques étudiants sont regroupés devant leurs casiers. Denis est à l’écart. Le petit groupe parle de lui. Rit de lui. Il est à l’écart. On rit de son habillement (sa mère qui était pauvre lui faisait des pantalons dont les autres riaient). Il est exclu. Il vit de la peine, de la peur. Il est assis par terre, adossé aux casiers. Il essaie de lire pour se donner une contenance. Il essaie de donner l’impression que le rejet du groupe l’indiffère. Au fond, il vit de la peine, de la peur, et il se trouve ridicule avec ses pantalons-là.

Évidemment, l’idéal pour intervenir auprès de ce petit garçon serait d’avoir une machine à voyager dans le temps pour aller le rencontrer et lui donner de l’écoute, de l’accueil et de bons messages parentaux. Des messages de confiance, de force, d’amour. Lui faire ressentir qu’il n’est pas seul. Mais une telle machine n’existe pas. Par contre, nous savons que le cerveau humain n’a pas la notion du temps et qu’en travaillant avec des visualisations ou en hypnose, nous permettons au cerveau de se retrouver à cette époque passée. En voyant ces images, le cerveau se croit à cette époque et vit l’expérience émotionnellement avec toutes les peines et les peurs qui y ont été vécues. Cela nous permet donc de travailler directement sur cette partie que différentes approches thérapeutiques peuvent nommer à leurs manières : L’enfant vulnérable, l’enfant intérieur, la partie souffrante, les mémoires corporelles … Toutes ces appellations parlent de la même chose : cette mémoire corporelle, ces blessures autour desquelles nous avons élaboré des défenses et qui se sont mémorisées dans notre organisation psychique et dans notre corps. Lorsque Denis a rencontré Paul et que celui-ci l’a confronté (agressé verbalement), c’est cette partie blessée de Denis qui a été éveillée. L’enfant seul et apeuré a été déclenché par cet événement et c’est cette partie de Denis, cet enfant de 13 ans qui est revenu à la surface. Denis a alors réagi un peu (beaucoup) comme cet enfant de 13 ans qu’il était, en ayant peur, en se sentant seul et incompétent même si, dans notre réalité actuelle, il est un adulte costaud de 40 ans. Il était fragmenté. Il est resté dans cet état, dans cette partie blessée et dans ces défenses pendant plusieurs jours. Un type d’expérience qui lui faisait dire des phrases comme « Je sais que ça n’a aucun sens, que je n’ai pas à me sentir ainsi, à avoir peur… mais c’est plus fort que moi, ça tremble en dedans… ». En terme de modes : l’adulte sait, mais l’enfant a peur tout de même. Un type d’expérience qui est très troublante et que nous vivons tous à l’occasion : L’adulte sain qui bascule dans son enfant vulnérable.

Dans le cas de Denis, alors qu’il avait basculé dans son enfant vulnérable, ses schémas d’exclusion et d’imperfection avaient été déclenchés. Alors, même si il avait 40 ans, il se sentait fautif (imparfait, « pas correct ») et exclu du groupe (exclu du groupe formé par Paul et Rachel). Lorsque Paul s’est adressé à lui avec des reproches, Denis a revécu une expérience qui ressemblait énormément à cette scène où il avait 13 ans et où il était exclu et critiqué par les autres adolescents.

Comme thérapeute, je souhaitais entrer dans la visualisation de Denis pour changer la donne.

J’ai alors demandé à Denis s’il y avait une porte au bout de ce couloir.

- oui… au bout… à l’autre bout, de l’autre côté du groupe…

Je demande alors à Denis s’il me donne l’autorisation de venir rencontrer le petit Denis dans le couloir.

- J’aimerais que le Luc adulte vienne à ta rencontre du Denis adolescent.

Il accepte.

- Regarde au bout du couloir. La porte va s’ouvrir et tu vas m’apercevoir. J’entre et referme la porte derrière moi. Je viens vers toi en marchant calmement. Je suis calme, posé, affirmé. Une force tranquille m’habite. Je croise le groupe d’adolescent. Je ne les salue pas (c’est Denis que je viens voir). J’approche de Denis.

Il est toujours assis par terre.

Bonjour Denis… Je peux m’asseoir avec toi ?

- Certainement ! (Denis peut me parler mais il garde les yeux fermés tout au long de l’exercice)

Je m’assoie par terre avec lui, dos au mur.

- Tu sais Denis, je te regarde aller depuis un moment et je vois comme tu n’as pas l’air heureux. Tu as l’air tellement seul… Tellement seul… Tu as l’air de te sentir seul, isolé, malheureux. Je sens aussi comment tu as peur. Je sens comment tu vis le cœur serré… Tu peux compter sur moi. Tu ne seras plus jamais seul. Il y a quelqu'un pour te défendre. Je suis là pour toi.


Denis est ému pendant que je lui parle. Des larmes coulent.


- Je veux que tu saches que je suis avec toi. Je te suis dans ta vie. Si tu le veux bien, tu peux me considérer comme étant « dans ton équipe ». Tu peux compter sur moi. Je serai toujours là pour toi. Si tu le veux, tu me contactes et je serai là pour toi. Je suis heureux de pouvoir connaître une personne comme toi. Heureux de te connaître. Tu peux m'intégrer comme étant une bonne ressource en toi au besoin.

- Maintenant, je dois m’en aller. Prends bien soin de toi. De toute façon, je reviendrai. Je penserai à toi. Bon, j’y vais.

Toujours dans la visualisatoin, je me lève et le salue en lui donnant une poignée de main. Je m’éloigne en me dirigeant vers la porte au bout du couloir et en recroisant le petit groupe que j’avais croisé en arrivant. J’ouvre la porte et, en passant le seuil, je me retourne une dernière fois et lui envoie la main.

Je dis maintenant à Denis de bien porter attention à son expérience, à comment il se sent présentement, suite à cette rencontre. Dans ses émotions. Dans son corps. Dans ses pensées. Après quoi, il prendra le temps de prendre 5 bonnes respirations avant de revenir avec moi dans le bureau en ouvrant les yeux.


Une fois de retour avec moi (après avoir ouvert les yeux), Denis me dit comme il « se sent bien ». Il est à la fois très ému et très heureux. Il me dit comment il est touché d’être compris, que quelqu’un puisse se mettre à sa place et le comprenne, comprenne son expérience.

« Jamais on ne m’a parlé comme ça et jamais je n’ai senti qu’on s’intéressait ainsi à moi … Ça fait du bien. Le cœur plus léger. Je n’étais plus seul. J’avais une gang. Je voyais comment tu avais impressionné les gars quand tu es passé à côté d’eux. Ils ne parlaient plus et te regardaient… la bouche ouverte… Tu les impressionnais. Mon nouvel ami, ma nouvelle gang en imposait. Avec ta grandeur et ton look… et ton calme.

Évidemment, ceci n’est qu’un résumé de l’entrevue et une psychothérapie ne se résume pas à une intervention de visualisation. Mais ce moment de la thérapie qui est présenté ici peut aider à comprendre comment nous pouvons travailler avec cet enfant blessé. Nous avons pu faire en sorte que cet enfant puisse ressentir (faire l’expérience) ce que c’était

-que d’être important pour quelqu’un ;
-que de pouvoir faire confiance à quelqu’un ;
-que quelqu’un puisse lui faire confiance ;
-que d’être apprécié et pouvoir faire partie d’un groupe, d’un clan ;

Cet expérience a pu montrer à Denis ce qu’était un adulte qui prend soin d’un enfant (modeling) et comment il pouvait, en tant qu’adulte, internaliser ce dernier et prendre soin de son enfant blessé (si personne ne le lui enseigne, comment pourra-t-il l’apprendre ?...).

Évidemment, cet exemple n'est qu'un moment du processus thérapeutique.

Mais cette rencontre fut déterminante pour Denis qui en reparlait longtemps après qu’elle ait eu lieu. Il voyait les changements intérieurs qu’elle avait apportés. Ce moment avait, entre autre, aidé à solidifier cet enfant vulnérable, cet enfant seul et apeuré. Il avait été reconnu, ce qui avait aidé Denis à en prendre soin lorsque les schémas et les modes étaient déclenchés et lorsqu’il ressentait toute la fragilité de son enfant intérieur. À partir de ce moment-là, il ne fut plus jamais tout à fait seul. Il pouvait compter sur lui-même.

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