LA DÉPENDANCE : QUE SAIT-ON DE SES COMPOSANTES ?

Psychologie – Toxicomanie

par Caroline Jacques

Par Caroline Jacques, M.serv.soc.
Travailleuse sociale clinicienne spécialisée en toxicomanie
Chargée de cours, Université Laval, Québec, Canada

Tous droits réservés-aucune reproduction sans l’autorisation de l’auteure. Article présenté sur le site de Jobin & Sévigny psychologues au www.jobinsevigny.ca

Mai 2005


Il ne se passe pas une semaine, sans que les médias de tous acabit traitent de sujets d’actualité tels : le jeu pathologique, la toxicomanie, la dépendance affective. La dernière décennie a vu s’ajouter à cette liste d’autres dépendances : le shopping compulsif, la cyberdépendance, la sexualité compulsive, etc.

Le présent article vise à introduire une meilleure compréhension des facteurs qui définissent une dépendance.

Définir le terme dépendance

Permettez-nous une rétrospective du terme dépendance. Autrefois, l’utilisation des vocables addiction
et assuétude était commune. Actuellement, le terme dépendance s’utilise couramment, bien que celui d’addiction, présente un retour en force au sein de la littérature.

Malgré le fait que la dépendance se présente telle une problématique complexe, de nombreux auteurs reconnaissent des éléments communs se trouvant au cœur de sa composition.

Une des sommités en la matière s’avère, sans contredit, le docteur Stanton Peele. Depuis les années 1970, ce psychologue et auteur s’est intéressé à la compréhension de cette problématique. Ainsi, il suggère quatre éléments constitutifs d’une dépendance. Nous les avons analysés pour vous.

Les quatre éléments qui définissent une dépendance (psychologique) selon Peele (1982)

1-La dépendance est un continuum
2-La dépendance détourne la personne de tous ses centres d’intérêt
3-La dépendance en vient à ne plus être agréable
4-La dépendance est caractérisée par une perte de contrôle

Dans un premier temps, il faut comprendre que la dépendance est un continuum. On ne peut donc pas être happé du jour au lendemain par celle-ci. On ne devient pas dépendant l’espace d’une fin de semaine bien arrosée ou après quelques journées intenses de shopping. Le processus se définit davantage comme un parcours dans lequel on s’engouffre à un rythme et une intensité variables selon chacun.

Nous mettons en relief un mythe autrefois redouté soit, ce qui était jadis nommé, les drogues dures (terme désuet) (n.b.p. – 1). Prenant racine, dans les années 1960-70, des campagnes de prévention vendaient aux jeunes l’idée que certaines drogues déclenchaient immédiatement une dépendance…. Ce qui est faux. Même la plus addictive des drogues n’a pas ce pouvoir ! C’est la relation qui s’établit entre une substance et un individu qui peut être néfaste. Cela ne dépend pas UNIQUEMENT de l’effet du produit.

La preuve étant, qu’à l’heure actuelle, les bureaux des spécialistes en toxicomanie débordent de gens qui souhaite cesser de fumer du cannabis ou boire de l’alcool et qui n’y parvienne pas seul. Pourtant, le cannabis était traditionnellement affublé du mot drogue douce tandis que l’alcool (qui est une drogue, ne l’oublions pas !) demeure la substance la plus disponible et licite.

Il faut donc garder en mémoire que toute dépendance se présentera sous la forme d’un continuum. Il se définira par la relation qui se développera entre une personne et une drogue, une activité (ex :shopping) ou une tierce personne (dépendance affective).

Peele mentionne qu’il peut y avoir des situations plus à risque. Ce sont des moments de fragilité où l’éclosion d’une dépendance est plus sujette à se développer. Pensons à des situations telles qu’une dépression, vivre du surmenage, refouler des difficultés présentes ou passées (familiales, financières, conjugales, etc.). Il faut donc demeurer particulièrement vigilant lorsque ce que l’on vit nous met dans un état de fragilité.

Deuxièmement, la dépendance détourne la personne de tous ses autres centres d’intérêt. Ici, les réponses aux questionnements suivants nous éclaireront à savoir si l’individu se situe dans une dépendance :

1) Est-ce qu’une activité ou plus (sportive, sociale, familiale, professionnelle, etc.) s’avère continuellement mise au rancart ou retardée pour que la personne s’adonne à ce qui se révèlerait être sa dépendance ?

2) Son attention est-elle détournée par cet objet de dépendance, au point que la personne devient moins apte, à gérer quoi que ce soit ou à s’intéresser à autre chose ?

3) Est-ce qu’il y a des conséquences négatives actuelles ou à prévoir à moyen terme reliées au comportement problématique ? (ex : perte financière, insatisfaction du conjoint, etc).

On peut, sans doute, affirmer que lorsque la personne n’a plus de temps pour rien d’autres, qu’elle en vient à négliger des sphères de son quotidien qui étaient jadis importantes : il y a matière à s’alarmer.

Il peut alors devenir difficile pour la personne d’envisager son quotidien sans l’objet de dépendance. Son quotidien a besoin de cette dépendance pour fonctionner. Il y a souvent une perte de plaisir significative qui est présente lorsqu’il s’avère difficile voire impossible pour l’individu en question de s’adonner au comportement de dépendance.

En bref, si sans l’objet de dépendance la vie a moins d’intérêt, on devrait s’en inquiéter.

Troisièmement,la dépendance en vient à ne plus être agréable . Le comportement répétitif devient en quelque sorte une habitude. On pourrait également le qualifier de béquille pour gérer ou carrément supprimer des émotions/situations négatives ou plus difficiles à vivre : culpabilité, tristesse, angoisse, etc. Le rôle du jeu compulsif, du shopping ou même du conjoint-e dans le cas de la dépendance affective, vient mettre un baume sur cette souffrance.

L’effet ressenti sera un soulagement ou un apaisement…temporaire ! De toutes évidences, une peine ou un problème ne disparaît pas. Bien au contraire, la personne y sera confrontée de nouveau à plus ou moins court terme et devra encore se choisir un moyen pour y remédier. Elle aura alors le choix d’utiliser cette option connue (alcool, sexualité compulsive, etc.) qui deviendra inadéquate ou choisira d’en sortir en recherchant d’autres alternatives. Parmis les ressources ayant le plus de potentiel de succès, nous proposons : un groupe de soutien, une démarche thérapeutique, la consultation d’un-e professionnel-le, se confier à des ami-es, etc..

Quatrièmement, la dépendance est caractérisée par une perte de contrôle. Bien qu’à un moment, le comportement commence à apporter des méfaits et des conséquences négatives importantes (ex : perte d’emploi, problèmes financiers, familiaux, etc.), la personne concernée n’arrive plus à ne pas le reproduire. Elle est prise dans ce cercle infernal qui recommence sans cesse. Réduire la dose d’une drogue psychotrope, quitter cette relation malsaine, ne pas jouer pour cesser d’alourdir sa dette, sont par exemple, des actions souhaitées, mais qui ne durent pas ou n’arrivent pas et ce, malgré l’envie de cesser. Autrement dit, l’incapacité de choisir de ne pas faire quelque chose voilà une caractéristique type d’une dépendance. On n’est plus dans le libre-choix de faire ou ne pas faire un comportement. On doit donc en conclure, qu’avec la naissance d’une dépendance, on doit immanquablement faire face à une perte d’autonomie et de contrôle.

En bref, les quatre éléments typiques d’une dépendance nous aident à tracer des balises pour ne pas s’aliéner dans la dépendance. Toutefois, il ne faudrait pas perdre de vue qu’il n’existe pas de limites claires et immuables pour la simple raison que le genre humain présente des variantes. La vigilance et le questionnement de nos comportements demeurent des moyens concrets de se tenir à l’écart; particulièrement lorsqu’il y a présence des éléments évoqués aux pages précédentes.

En terminant, un principe demeure important à souligner : la dépendance n’est pas nécessairement perpétuelle. Bien au contraire, l’individu a un pouvoir sur le changement qu’il compte entreprendre et peut, par le fait même, reprendre le contrôle sur ses choix de vie. La responsabilisation consiste en la première entrée vers l’autonomisation.
Caroline Jacques, mai 2005

 


 

1- En effet, la qualification de drogues douces versus drogues dures est désuète. Pour ne citer qu’un exemple, de récentes analyses de laboratoire prouvent que l’on retrouve actuellement des taux de THC jusqu’à concurrence de 25 %, alors que dans les années 1970, la moyenne était d’environ 4% (Rapport du Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites : 2003). Parallèlement, il apparaît de plus en plus, dans la littérature scientifique, des méfaits (physiques & psychologiques) dû à une consommation de psychotropes telle la marijuana.

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Sources :

Peele, S. (1982). L’expérience de l’assuétude, université de Montréal, Faculté de l’éducation permanente.
Peele, S. (2004).7 Tools to beat addiction, Three rivers press, New York.
Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites (2003), Le Cannabis, Rapport du Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, version abrégée, Les Presses de l’Université de Montréal.
De Gravelaine, F., Senk, P. (2004). Se libérer de ses dépendances, Marabout.

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Caroline Jacques pratique en tant que travailleuse sociale clinicienne www.optsq.org au sein d’un centre de réadaptation en toxicomanie et jeu compulsif www.fqcrpat.org depuis sept ans. Elle dispense également des ateliers spécialisés dans ce domaine. Elle a obtenu une maîtrise ainsi qu’une scolarité de doctorat en service social. De plus, elle enseigne et supervise des stages à l’École de service social de l’Université Laval et de l’Université du Québec à Montréal (Québec, Canada). Elle a également exercé sa profession dans un cadre international notamment en Afrique, en Europe et en Amérique latine.