LA PSYCHOLOGIE DU MOUVEMENT ET LA GUÉRISON PSYCHOLOGIQUE

Psychothérapie Corporelle

par Jean Yves Bourdages

INTRODUCTION

Notre lien corporel est davantage une relation sociale plutôt qu’intérieure et psychologique. Il nous sert à faire de la représentation sociale souvent superficielle. Il nous sert de protection contre les autres et contre nous-mêmes, rarement il nous relie ou nous unit aux autres et au monde.

Que faisons-nous lorsque nous sommes insatisfaits de notre corps ? Nous le cachons sous des vêtements. D’ailleurs certaines femmes, certains hommes, honteux de leur corps, le recouvrent de vêtements si amples qu’on ne distingue plus chez elles les formes de leur féminité, chez lui celles de la masculinité. Cette attitude empêche le contact direct avec notre corps; ce corps est vécu de l’extérieur et coupé de l’intérieur. Il est vécu pour les autres, à travers le regard des autres. Nous laissons alors les autres nous donner la définition de nous-mêmes. C’est pourtant de l’intérieur qu’il est vivant et vibrant de vie.

Nous sommes issus d’une culture puritaine et anti-corps. Marc-Alain Descamps, dans son ouvrage « Ce corps haï et adoré » parle de somatophobie, la haine de son propre corps, ou d’anti-corporéisme. Il devient alors très difficile d’unifier avec notre esprit et notre âme, ce corps haï, dévalorisé. Nous voilà donc séparé, divisé, vivant en dissociation entre ce que nous pensons et ce que nous ressentons. Nous voilà donc à vivre en dehors de nous-mêmes dans un corps inhabité qui, pour se faire respecter et considérer, devra attirer notre attention par des manifestations douloureuses à conséquences parfois irrémédiables.

Souvent, nous avons de notre corps une faible estime. On n’a qu’à penser au marché lucratif des régimes alimentaires qui correspond à cette attitude névrotique du rejet de soi et de son corps. Souvent dans notre société, l’acceptation, l’amour de notre corps est davantage lié à des critères d’esthétisme très rigoureux. On aime notre corps pour l’image sociale qu’il représente ou sa correspondance au modèle imposé par la société. Un très faible pourcentage de la population mondiale possède le physique correspondant au modèle publicitaire. Un corps habité, accepté, aimé par soi s’exprime avec une gestuelle spontanée et une expression vive. Le corps tremble, vibre, rayonne, émane, il est émotionnel, il vit, quoi ! Le corps n’est pas raisonnable, il est ce qu’il est, il est la nature. Pour ressentir le plaisir à vivre, le plaisir à être dans la vie, dans sa vie, il faut prendre d’abord conscience de son corps et l’amener au plaisir.

J’ai souvent observé que les personnes estiment davantage leur voiture que leur corps. Pourtant sur le plan symbolique, la voiture est le prolongement de notre corps. Comme véhicule, il nous sert à nous déplacer ; il contient notre esprit, nos émotions, nos humeurs, nos intimités. Beaucoup de personnes entretiennent des liens pour le moins privilégiés et respectueux avec leur voiture. Elles en ont une haute estime, et au moindre bruit bizarre, elles essaient immédiatement d’en identifier la cause, et angoissent à la seule idée de se passer de voiture pendant une journée. Elles l’amènent rapidement chez le garagiste, préviendront de futurs problèmes en faisant la vidange régulièrement. Peu de gens, dans notre population, portent autant d’intérêt à leur corps. Au contraire, j’ai souvent observé un déni des symptômes ou des signaux que manifeste notre corps. Nous attendons à la toute dernière minute pour l’écouter, le prendre en considération. Parfois, il nous amène jusqu’à la maladie, jusqu’au dysfonctionnement, à la panne complète, à sa déstructuration. À certains moments, pour certains d’entre nous, la facture est élevée.

Par le passé, nous avons donné préséance à l’esprit, à l’intelligence de l’esprit et minimisé celle du corps. L’intelligence de l’esprit a été une forme de pouvoir et de domination exercés par les personnes plus instruites, notamment les religieux. L’esprit était vu comme la partie divine de l’être humain, la seule à être digne de reconnaissance. Le corps était mauvais, bassement terrestre, vicié, faible à la tentation et au péché, source du mal. C’était le diable chez l’être humain. Les gens moins instruits avaient également un lien plus direct à la terre, à la matière, donc au corps et conséquemment à la vie. Ne pourrait-on pas voir là une scission entre deux classes sociales, la première contrôlant et dominant la seconde ?

Pour Nietzsche, l’homme est d’abord un être corporel, un être d’instincts. Pour lui, la raison, la logique, l’intelligence et l’esprit revêtent une importance bien secondaire. L’instinct domine, il est le lien premier à la vie et le langage du corps. Selon lui, le corps est mieux informé que la raison et conséquemment, il sait ce qui est bon pour lui-même. Le problème est d’apprendre à l’écouter, à lui redonner la place qui lui revient de facto. Cessons de le raisonner, écoutons-le, laissons-le vivre librement et après seulement nous pourrons le comprendre, le raisonner et l’analyser. Réapprenons à chercher et à trouver l’instinct qui nous a toujours liés à l’environnement, à la nature. Relions-nous aux arbres, aux oiseaux, aux animaux, aux rivières et aux fleuves, aux océans. Il est urgent de retrouver nos rythmes naturels, la conscience de notre corporalité et nos « viscéralités ». Le lien à l’environnement naturel nous redonne nos moyens, nos instincts, notre pouvoir et, par le fait même dédramatise nos problèmes psychologiques et nous rend notre humanité en nous solidarisant à notre nature fondamentale et spontanée.

Beaucoup de personnes n’arrivent pas à trouver ce lien à l’environnement naturel et à leur corps car cela les mettrait trop rapidement, dramatiquement en contact avec eux-mêmes. Elles ont souvent besoin, pour y arriver, d’un support accompagnateur leur permettant, en s’approchant de la nature et de leur corps, de s’apprivoiser à eux-mêmes, de se connaître et pour d’aucuns de se reconnaître, de tuer l’étrangeté de leur être. C’est, je crois, le sens de notre vie.

Selon Lowen, « une personne équilibrée s’identifie avec son corps et perçoit l’intimité de son lien avec la nature ». L’homme s’est dramatiquement séparé de ce lien fondamental à la nature, à la totalité. Il me semble essentiel de rechercher et retrouver cette union au Tout. Il s’agit là d’une question de santé mentale. Rebranchons-nous à notre nature, le corps en est le chemin, et c’est lui qui nous mènera à nous réunir à la Nature. Harmonisons-nous à ce que nous sentons et à ce que nous savons et laissons nos mouvements, nos gestes, nos décisions se déployer en correspondance directe à cette harmonisation. Toujours selon Lowen, « notre équilibre est mis en échec dans une culture qui accorde plus de valeur au savoir qu’aux émotions, à la puissance qu’au plaisir et à l’esprit qu’au corps ». Il poursuit : « L’identification avec le corps permet d’éviter la fourberie de la parole. Elle permet au Moi de s’enraciner à la réalité. Si le Moi n’est pas solidement enraciné dans la réalité du corps et des perceptions physiques, il reste tremblant et peu assuré, malgré le savoir. Le Moi enraciné dans le corps permets d’obtenir une compréhension en profondeur de soi-même. Cette compréhension est d’autant plus profonde que les racines le sont ».

Si nous sommes à côté de notre corps, peut-être en aurons-nous honte, ou encore nous sentirons-nous coupables lorsqu’il vibrera d’émotions et de sensations, le reconnaîtrons-nous, enfin en aurons-nous peur ! La perception de nous-mêmes, de notre identité, sera t’elle basée sur cette peur de nous-mêmes ?

LE SCHÉMA CORPOREL

Selon Lowen, l’image de soi se construit grâce à la synthèse des sensations que procurent les innombrables contacts physiques entre les parents et l’enfant. Ces sensations ont une influence positive ou négative selon qu’elles ont été ressenties comme agréables ou douloureuses. Les sensations positives favorisent l’élaboration d’une image du corps bien définie et intégrée. Les sensations négatives mènent à des distorsions ou à des manques au niveau de l’image du corps.

Si notre schéma corporel n’est pas adéquat, notre lien au monde réel ne peut l’être davantage. Alors la perception de nous-mêmes, des autres et du monde environnant en sera distortionnée.

C’est la perception de nous-mêmes qui établit et élabore notre schéma corporel. On se comporte comme on se perçoit. C’est la partie de cette élaboration que nous contactons et nous reconnaissons notre propre enracinement après avoir reconnu notre milieu propre. Notre connaissance du schéma corporel est essentielle, voire même indispensable dans notre relation à nous-mêmes, à l’autre et à l’univers puisque c’est sur cette connaissance que se posent nos limites, nos besoins et notre jugement de la réalité. Il est donc partie intégrante de notre équilibre et de notre santé mentale. Il est la conscience de nous-mêmes.

Notre schéma corporel se construit grâce aux sensations, aux messages sensitifs et sensoriels reçus. Il s’agit d’une expérience subjective et unique à chaque être humain. Il nous permet, de plus, de distinguer notre corps des éléments de l’environnement, même si nous y sommes énergétiquement liés. Il permet donc d’établir notre propre frontière corporelle. Évidemment, tout type de rencontre ou de contact à travers l’action et le mouvement avec soi, l’autre ou l’environnement ne fait qu’alimenter le développement et l’élargissement de notre schéma corporel. Sans lui, il n’y aurait plus de distinction, de particularisation entre moi, l’autre et l’environnement. Il est l’un des piliers de la construction de notre identité-personnalité et de notre estime de soi.

L’absence d’activité et de mouvement diminue la perception de notre schéma corporel. On n’a qu’à imaginer les personnes âgées souvent « parquées » dans des résidences à espace réduit ou en centre d’accueil dans de minuscules chambres où les stimulations sensori-motrices et sensori-affectives sont parfois très rares. On peut comprendre facilement que cette réalité les achemine plus rapidement vers la déstructuration mentale et la perte d’orientation spatio-temporelle, et par conséquent à la diminution de la perception de l’image positive d’elles-mêmes, le schéma corporel n’étant alors que très peu alimenté. De nombreuses expériences ont mis en évidence que la réduction des interactions corps-environnement amène des pertes dans la perception de la réalité, et parfois même du délire.

Nous avons tendance à oublier que le mouvement est source et créateur de vie ! Le schéma corporel est en continuel mouvement, en dynamisme et en changement, puisque dépendant des stimulations qu’il reçoit du monde intérieur et extérieur avec lequel il est en contact.

CORPS ET MOUVEMENT- LA RELIGION CATHOLIQUE ET DESCARTES

Descartes

Mais d’où nous vient cette difficulté à habiter notre corps, à lui donner un esprit et y nourrir un climat ? Il y a d’abord eu la naissance du cartésianisme à la mi-temps du 17ème siècle. En effet, le philosophe Descartes a alors donné une inclinaison, une croyance nouvelle qui nous a poursuivi jusqu’à aujourd’hui. Pour Descartes, le corps et l’âme étaient deux éléments distincts et n’avaient pas de communication entre eux. Pour lui, le corps était séparé de l’âme, les choses corporelles et le divin spirituel avaient entre eux une frontière rigide. Aujourd’hui, un peu plus de 300 ans plus tard, nous assistons encore, sur le plan de la médecine, à ce même phénomène de séparation corps-esprit, dans l’étanchéité entre médecine traditionnelle et médecine alternative. Le corps malade est perçu comme un ensemble de symptômes physiques sans lien à l’esprit ou un ensemble de symptômes psychologiques sans lien au physique. D’un côté, nous avons une médecine traditionnelle dite «dure», qui se préoccupe davantage du corps physique, de mécanique corporelle, et d’un autre côté une médecine alternative dite «douce», préoccupée d’abord par la mécanique de l’esprit. Ainsi nous continuons à faire vivre Descartes ! La médecine du futur devra davantage être une médecine psychosomatique où les thérapeutes du corps et de l’esprit devront changer leurs paramètres de pensée, de vision, et diminuer les frontières professionnelles de façon à mettre en commun leurs connaissances et leurs habiletés. Ils devront apprendre à décloisonner et à travailler ensemble dans un objectif de santé globale, holistique.

Tout comme Descamps, je crois que les maladies ou dysfonctionnements au sens large, physique – psychologique, proviennent à la fois de l’esprit et du corps, les deux étant liés et indissociables, comme en symbiose. Notre corps est l’expression de notre esprit et notre esprit est l’expression de notre corps. En d’autres termes, nos attitudes psychologiques donnent forme à notre corporalité, à nos gestes, à nos mouvements. Notre intérieur donne forme à notre extérieur. Nous remarquons que notre histoire personnelle a souvent façonné notre enveloppe corporelle. Par ailleurs, nos gestes et nos mouvements donnent également forme à nos attitudes psychologiques et à notre esprit. L’extérieur façonne, construit l’intérieur. Nos mouvements quotidiens forment notre climat intérieur, notre spiritualité, nos prises de conscience, nos éléments de croissance, de cheminement et de réflexion. Pour cela, nous devons développer une conscience du CORPS dans chacun de nos mouvements. Sinon, nous continuerons à être cartésiens avec une âme séparée des choses corporelles. Notre âme n’aura pas de corps et notre corps sera sans âme. Nos gestes et mouvements demeureront automatisés, sans conscience et sans vie. Notre vie sera sans âme et sans divinité, sans spiritualité.

Nous n’avons qu’à observer les personnes qui souffrent de maladies mentales telle la schizophrénie. Nous avons l’impression qu’elles sont « décorporéifiés », qu’elles sont absentes de leur corps, qu’elles l’ont quitté. Cette absence corporelle les empêche de gérer et d’être en contact avec la réalité. À mon avis, la première réalité demeure celle du corps qui est la voie royale vers l’esprit. Habiter son corps dans tous ses aspects, dans toutes ses cellules, dans toutes ses possibilités, ses mouvements nous donne alors la possibilité de le quitter sans s’en séparer, sans s’en dissocier. Cela permet de le laisser nous conduire à des sphères plus spirituelles sans pour autant perdre contact avec notre réalité. En d’autres termes, renforcer notre identité nous permet de mieux la quitter et de la retrouver habilement, sans choc traumatisant.

Notre corps est notre véhicule de contact et de communication dans et avec le monde. C’est par lui que nous recevons et percevons le monde. C’est à travers notre corps que nous transformons, exprimons et redonnons le monde que nous avons reçu ! Il est plus qu’un lien primordial avec la vie, il est la vie elle-même. Sans lui, nous ne sommes plus dans la vie et dans notre vie. Lorsque nous sommes sur une rivière ou un fleuve en canot, nous n’oublions jamais que sans ce canot nous n’arriverions jamais au but de notre voyage, nous ne verrions jamais la mer ou l’océan où nous conduit le cours de l’eau. Nous protégeons et prenons un soin particulier de notre canot, nous le valorisons et le considérons comme un instrument précieux, nous en reconnaissons les forces et les limites, nous en sommes dépendants et il transporte ce que nous sommes, il est notre prolongement. N’en est-il pas ainsi de notre corps, sans lui nous ne nous rendrons pas à l’océan.

Notre relation au corps dépasse le lien fonctionnel et instrumental. Il doit être entendu, vécu et respecté dans sa fonction d’allié et d’alliance, de trait d’union entre le monde et le Soi, de conducteur d’énergie entre le ciel et la terre; il doit continuer à être notre ancrage à soi et notre ouverture à plus grand que soi.

La religion catholique

Au début du 20è siècles, on apprenait aux catholiques que nous sommes des tabous énormes, qui ont sûrement contribué à ériger des barrières entre nous et notre conscience corporelle, entre nous et l’acceptation d’un des dons les plus précieux que l’univers nous a donné, c’est-à-dire notre corps. Nous avons surtout appris à reconnaître notre corps à travers la misère et la maladie. Ou, autrement, à le vénérer pour sa performance dans des contextes d’endurance et de compétition.

Nous ne pouvons pas oublier que nous sommes issus de cette époque judéo-chrétienne plutôt rigide, où le pouvoir sur notre corps était davantage lié à la culpabilité, érigé sur des polarités strictes entre le bien et le mal, le beau et le laid, et où la souplesse de la pensée n’avait pas de place. À cette époque on demandait aux parents d’enseigner la peur aux enfants. « Enseignez-lui à craindre la puissance de Dieu qui peut nous anéantir à chaque instant, qui nous tient comme suspendus par un fil au-dessus d’un abîme; qui, au moment où nous péchons, peut nous foudroyer, nous frapper de mort, ordonner à notre âme de sortir de notre corps, et de comparaître à son redoutable tribunal pour y être jugée » (Réf. Manuel Chrétien, pages 107-108). Le plaisir du corps et d’être dans son corps étant à cette époque tabou, il était donc plutôt difficile d’être simplement bien, gratuitement avec le corps. Les danses et les danseurs furent donc marqués par ces influences. Plus récemment dans les années 80, un prêtre de Montréal, le père Ovila Melançon, se prononçait sur les danses liturgiques lors des célébrations eucharistiques. Il se référait d’ailleurs à un document de la Sacrée Congrégation pour le culte divin, de 1975 à Rome, et qui condamnait ces danses liturgiques. Selon le père Melançon, les danses liturgiques ne sont que des « Torsions corporelles souvent hédonistes et aphrodisiaques : devant elles, il faut se rappeler ces paroles de Notre Seigneur: quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son coeur, l’adultère avec elle ».

J’entends encore mes propres parents raconter l’interdiction du curé à danser dans les années 1935 (avant la deuxième guerre mondiale). Pour danser, ils devaient se cacher, avoir la force de transgresser la règle et le pouvoir religieux, voler leur plaisir dans des maisons en construction où les fenêtres étaient placardées, pour ainsi éviter de se faire prendre par la justice de Dieu… J’entends des femmes religieuses, à qui l’on interdisait de se regarder dans la glace, les obligeant ainsi à renier leur premier véhicule de fonctionnement dans la vie. « Rien ne nous est aussi souvent recommandé, dans les Saintes Écritures que la crainte de Dieu. La crainte du Seigneur est la véritable gloire et un sujet de se glorifier; c’est une source de joie, et une couronne d’allégresse. La crainte du Seigneur réjouira le coeur; elle donnera la joie, l’allégresse et la longue vie. Celui qui craint le Seigneur se trouvera heureux à la fin de sa vie et il sera béni au jour de sa mort ». (Réf. Le manuel des parents chrétiens, page 105).

Plus près de nous, en 1982, je me souviens du témoignage d’une amie enceinte pour qui danser était tabou, vulgaire pour une femme porteuse d’un enfant et de la vie. Selon elle, porter la vie et l’exprimer dans des gestes dansés était laid et répressif ; c’est ce qu’elle avait appris. Nous pouvons exprimer la vie, mais à travers des codes socialement acceptés, adaptés en fonction des situations. Les gestes d’expression de nos états intérieurs sont aussi codés et emprisonnés. Nous exprimons ainsi la danse de la société, la danse des appris et oublions la danse de la Vie. Comment pouvons-nous nous aimer dans la honte de notre corps et dans la crainte ? Comment pouvons-nous nous construire des liens sains avec nous-mêmes, notre corps, le plaisir d’être bien dans notre corps, d’être bien en relation avec le corps d’une autre personne sous l’influence de la crainte ?

Nous devenons hommes et femmes en reconnaissant et en acceptant notre corps et ses plaisirs. La difficulté à atteindre cette reconnaissance corporelle nous rend vulnérables dans nos rôles masculins et féminins, nous empêche de nous réaliser pleinement dans notre masculinité et notre féminité, nous garde dans des comportements infantilisés. C’est une atteinte directe à la plénitude et au bonheur. Notre corps est notre lien direct à la vie, à notre vie. Il contribue à développer et consolider notre identité. Il est le contenant de notre identité, il la porte et la supporte.

En reprenant contact avec notre corps, et lui faisant la place qu’il requiert et mérite, en l’écoutant, en le respectant dans son langage et dans ses besoins et demandes, nous aurons assurément à le nettoyer des injonctions sociales et religieuses dont il fut tributaire. Il a souvent été nommé « corps de péché » (« cette enveloppe de chair est mon ennemie déclarée qui a des yeux et des oreilles qui peuvent donner entrée au péché et le péché me donnerait la mort », « ce corps qui me sert de prison » – Manuel chrétien, pages 140-141-142) où le plaisir relevait davantage du démon que de la santé et de l’équilibre mental.

Concernant plus spécifiquement les danses et la musique, le pouvoir religieux était impératif et y voyait une inclination à la perdition. « C’est bien lorsque les tête-à-tête réveillent la concupiscence de la chair, lorsque les sons d’une musique enivrante font vibrer toutes les passions du coeur, qui est la cause de tous les péchés » (Manuel chrétien, page 166). Selon le Catéchisme du Concile de Trente, les chansons tendres et amoureuses, et les danses allument dans le coeur des jeunes gens le feu de l’impureté. Par ailleurs, danser à cette époque n’était pas vu comme une activité virile, « les sons efféminés d’une musique voluptueuse »… Combien de péchés la danse a-t-elle été l’occasion par ses mouvements, par ses airs efféminés… Peut-être y a-t-il un lien à faire entre cet apprentissage du passé et le fait que nous soyons, nous les hommes, si peu nombreux à utiliser le mouvement et la danse pour nous remettre en contact avec notre intériorité. « L’agitation de la danse, les sons lubriques, les airs qu’on y joue, les conversations qui ont lieu, les jeux qu’on s’y permet sont les ténèbres mêmes de la nuit » (Manuel Chrétien, page 161). « Une assemblée de danse est un cercle dont le démon est le centre, et les assistants devenus ses anges, en forment la circonférence; c’est pourquoi il est presque impossible d’assister à la danse sans pécher ! » (Manuel chrétien, page 16).

RÉGRESSION

« Les sensations font peur parce qu’elles sont le commencement d’une dissolution qui va atteindre son apogée dans l’extase d’un orgasme authentique. Tout le monde souhaite cette dissolution, cet abandon, ce lâcher-prise, mais peu de gens osent s’y fier alors que la foi et un peu de confiance leur permettraient d’y parvenir » (Lowen).

En bref durant le travail psychocorporel, le groupe sert justement à aider la personne à davantage se brancher et à se rapprocher d’elle-même. Le groupe devient un instrument de sécurité, une forme d’utérus qui permet, par sa chaleur et son acceptation, un plus grand lâcher-prise. « Quand un individu parvient à lâcher prise, il retrouve la solide sécurité de la terre; il renouvelle ses forces et ses énergies aux sources de son être » ( Lowen)

IDENTITÉ

L’identité prend son sens et sa vie seulement en présence et contact avec l’autre. L’identité se lie avec le vécu de consistence corporelle et d’autonomie. Selon Lowen, la perception de l’identité naît d’une impression de contact avec son corps. Pour savoir que l’on est, l’on doit être conscient de ce que l’on sent. La seule façon de connaître son identité sexuelle est de la ressentir et cesser d’y réfléchir.

Dans notre civilisation moderne, exigeante, perfectionniste où on valorise la performance basée sur le savoir-faire davantage que sur le savoir-être, beaucoup d’individus souffrent d’une confusion d’identité. Pour survivre, on essaie de répondre à toutes ces exigences, mettant notre énergie au service du regard des autres et de leurs attentes. De ce fait, nous nous oublions, nous rentrons dans la réalité des autres et perdons de vue notre propre existence. Nous ne savons plus qui nous sommes, puisque nous sommes les autres, des inconnus, une réalité qui nous est étrangère.

Nous vivons dans une époque où les individus ont tendance à être indifférents aux autres, à développer peu de liens signifiants affectivement, à vivre avec une lourde solitude en étant peu solidaires de nos semblables.

Il y a l’identité de l’esprit ou l’identité cérébrale et l’identité corporelle. L’une a besoin de l’autre, car un corps sans esprit n’est que réactionnel et un esprit sans corps vit au travers les illusions, les irréalités. L’esprit ou l’identité a besoin de s’incarner et le corps a besoin de se spiritualiser ou de s’identifier. Il est impossible d’harmoniser le « faire » et « l’être » sans intégrer et fondre ces deux identités (entités) en une seule. À ce seul moment d’harmonisation, nous pouvons à la fois faire ce que nous sommes et être ce que nous faisons.

Faire ce que nous sommes implique la reconnaissance de nos limites et de nos besoins. De cette façon, notre identité se définit, se raffine, se développe. Elle s’exprime dans notre capacité à dire non, à refuser, à poser nos limites et à accepter, demander et recevoir, de façon proportionnelle à la situation. Il nous faut d’abord apprendre à dire « non » si nous voulons apprendre à dire « oui ».

Notre identité se définit par la conscience de nos besoins. La première forme de conscience est d’abord celle du corps, qui renseignera celle de l’identité et de l’esprit. Ensuite, notre identité continuera de se définir par les moyens d’expression et de satisfaction de ses besoins propres. C’est précisément par les besoins assouvis, satisfaits, que l’individu arrive à mieux structurer, former et sécuriser son identité. C’est avec l’aide de son identité qu’il arrive à mieux se comprendre, à mieux reconnaître ses sentiments, ses affects et ses émotions. Chez un individu équilibré interviendra l’émotion qui nourrira le raisonnement et l’affectivité qui, elle, nourrira la compréhension. Lorsque nous avons senti, conscientisé et satisfait les besoins, notre course se calme, l’énergie déployée jusqu’alors se dépose et la lumière vient nous dire l’essentiel du moment de notre vie. Le besoin étant rempli, comblé, et même calmé, arrive alors la clarté de la compréhension et l’acceptation de ce qui est primordial pour soi.

Le point de départ de la définition de ce que nous sommes devrait commencer par notre identité corporelle. Qui sommes-nous corporellement ? Que vivons-nous avec le corps qui est nôtre ? Qui suis-je corporellement ? Nous devrions plutôt nous dire « Je sens, donc je suis » ; que sens-je pour mieux répondre au qui suis-je. Lorsque nous sommes mieux définis, plus conscients de ce que nous sommes, il nous est alors possible de nous laisser découvrir par les autres. Plus nous expérimentons ce que nous sommes, plus nous faisons l’expérience de soi, plus nous nous rapprochons des autres parce que nous sommes en mesure de nous retrouver dans les autres par nos éléments de ressemblance. On se rapproche d’abord des autres en se reconnaissant en eux, par les similitudes ou ce que nous percevons d’apparenté chez eux. Ces similitudes nous permettent de mieux accepter, tolérer les différences.

Qu’arrive-t-il lorsque notre identité s’est construite prioritairement sur la base des attentes sociales et des autres, lorsque nous avons d’abord répondu par notre identité à ce que les autres ont désiré pour nous (papa, maman, etc.) ? Nous éprouvons une impression de vide intérieur comme si nous n’avions pas de fond ou d’assise à l’intérieur de notre corps ; comme si nous n’étions rien d’autre que ces quelqu’uns ou ces quelqu’unes qui, au fond, ne nous appartiennent pas. Nous vivons alors en vulnérabilité dans un corps qui ne sait s’exprimer sur ce qu’il est réellement mais uniquement sur ce qu’il sait, sur ce qu’il a appris et déduit. Il ne peut sentir que ce qu’il sait, car s’il essaie de sentir ce qu’il est, il ne sent rien. Ne rien sentir crée parfois un sentiment d’angoisse, une souffrance peu commune, accompagnée d’un sentiment de perte totale de ce que nous pensons être. C’est souvent là le début de la dépression qui peut amener la construction de son véritable moi. À cette étape, le corps peut devenir l’instrument qui nous sauvera et qui nous aidera à positiver notre désintégration.

Si notre identité s’est construite sur les attentes sociales ou sur les autres, nous aurons tendance à vivre davantage en dépendance avec l’environnement. Ce manque d’autonomie nous place en situation probable de déception et d’insatisfaction, ce qui se traduit par des tensions au corps, une fermeture au plexus et un vide au ventre. Comme le dit Lowen, « lorsqu’il y a manque de sensation à ce niveau, tout se passe comme si la personne n’avait rien dans le ventre quand il s’agit de lutter pour son existence ». Comment peut-elle trouver l’énergie vitale à la lutte, à la défense de son existence quand son corps ne reconnaît que l’existence de ce que les autres ont désiré pour elle. Notre tigre ou guerrier intérieur saura se battre, se défendre et protéger ce qui existe réellement, ce qui a un sens réel et non ce qui est illusion. Il a besoin d’être nourri de vérité, de senti juste, d’un corps habité par soi, d’un corps plein, d’un corps centré et en contact avec la réalité.

 

ENRACINEMENT

Pour moi, enracinement signifie solidité dans les changements, contact avec la réalité et meilleure sécurité psychologique et affective. Plus nous sommes enracinés, plus nous sommes près de notre nature, plus elle nous ramène à nos instincts de base, celui du plaisir, celui de la vitalité, celui d’être vivant, énergique. Une personne enracinée sait rapidement reconnaître ce qu’elle est dans l’instant présent, son territoire, ses besoins, ses limites. Elle est constamment dans la réalité et dans sa réalité. Elle est premièrement dans son corps, elle l’habite, le ressent, le perçoit, elle est son corps.

Nous nous enracinons avec la partie inférieure de notre corps, les pieds, les jambes, les cuisses et le bassin. On ne s’enracine pas avec des idées, des concepts, des mots, avec la partie supérieure de notre corps, la tête, les bras, le cou, les épaules. L’enracinement nous donne la sécurité de la partie inférieure de notre corps. Lorsque la partie supérieure de notre corps est développée sans enracinement, sans conscience corporelle de la partie inférieure, nous vivons souvent dans la peur, l’anxiété et l’angoisse. Nous avons alors peur de ce qui pourrait se produire, d’aucuns diraient la peur de se déstructurer.

VITALITÉ

L’une des caractéristiques de la vitalité est le fait d’être dans le monde réel, de faire partie de ce monde, d’être ce monde réel. Beaucoup de gens dans notre société manquent d’énergie vitale, ce qui se traduit par des attitudes défaitistes, de non-croyance, de manque de foi en soi, d’impuissance, de manque d’enthousiasme et d’émerveillement, de manque de feu intérieur. Corporellement, cela se traduit par un détachement de leur corps lorsqu’ils sont en mouvement : un pas lourd, la tête lourde et penchée, les épaules retombées. On a l’impression qu’ils portent l’ennui en eux à travers des gestes corporels dénués de vie, de sens et de sensualité. Leur expression corporelle traduite dans la voix et le mouvement, est sans conscience et sans affect.

GESTES – LES ACTIONS QUI GUÉRISSENT

Le pouvoir de la guérison vient tout d’abord de la reconnaissance de nous-mêmes et de notre être, de notre réalité, de notre perception de nous-mêmes et du monde. Ensuite, le trajet doit se poursuivre afin d’accepter et d’aimer ce que nous sommes pour enfin développer suffisamment de confiance en soi et de courage pour transformer et danser ce que nous ne désirons plus faire. N’est-elle pas noble cette quête d’apprendre à se connaître, se reconnaître, cette quête vers l’acceptation de cet être en nous, qui cherche constamment à s’accomplir? Un pas de géant vers plus de bonheur !

La reconnaissance ou la prise de conscience est nécessaire mais non suffisante à notre prise en charge et à notre autonomie. Savoir n’amène pas nécessairement le changement de position. Ce qui augmente les chances de mouvance dans sa propre vie, c’est le fait qu’après s’être laissé toucher affectivement, nous posions les gestes et actions qui s’ensuivent naturellement. Régulièrement, lorsque j’accompagne un client soit en processus de thérapie individuelle ou en processus de groupe, je l’incite à s’engager dans un geste, un mouvement. Plus vite s’accomplit l’engagement, l’action, le mouvement, plus efficace risque d’en être l’impact sur soi-même. Prendre conscience sans action peut nourrir notre inertie, nous conforter dans la fixité. Cela a des conséquences plus importantes que l’on ne croit, notamment sur l’estime de nous-mêmes, la confiance en nous et la fragilisation de l’image de nous-mêmes et de notre identité. Cela a aussi des conséquences dans nos relations avec les autres. Nous avons plutôt tendance à entretenir avec les autres des rapports d’inégalité. Soit nous les surestimons en nous sous-estimant, soit nous les sous-estimons en nous sur-estimant. Dans ces deux positions relationnelles, le développement d’une compréhension et d’une harmonie mutuelle est impossible.

Il me semble qu’il doit être plus aisé de mourir après avoir régularisé notre situation avec nous-mêmes en ayant la satisfaction d’être suffisamment capable d’amour pour soi et de garder un niveau d’exigence élevé sur cette qualité d’être avec soi-même. Plutôt que de tenter de danser et d’accepter ce que nous voulons être, ne serait-il pas plus sain de faire et d’être ce que nous voulons et d’être simplement ce que nous pouvons au meilleur de nous-mêmes et de nos capacités. Comme il est difficile ce chemin d’acceptation de sa propre corporalité, accepter sans jugement son corps sans vouloir en désirer un qui soit plus parfait. C’est la même difficulté à accepter certains personnages, certaines parties de soi, certains épisodes de sa vie passée, d’anciens plaisirs non intégrés, jugés, éteints, bafoués, niés, pensant parfois les avoir oubliés. Voilà que notre corps les ramène à la vie, à la conscience sans toutefois prévenir, ce qui nous donne des problèmes de gestion puisque nous ne sommes pas très habilités à recevoir et à laisser vivre ces parties de soi. Tant que le plaisir n’est pas accepté, nous demeurons dans un conflit nourri de culpabilité et d’anxiété.

Très souvent dans mes groupes, j’ai rencontré des personnes très belles physiquement. Quel étonnement de constater la difficulté de ces personnes « privilégiées » à accepter et à aimer leur corps. J’ai plutôt constaté une dissonance énorme entre la perception corporelle que ces personnes ont d’elles-mêmes et la réalité. Les personnes moins « privilégiées », c’est-à-dire moins parfaites, ont une perception corporelle plus réelle et plus juste d’elles-mêmes. Il est évident que si l’acceptation de notre corps n’est pas accomplie, nous retrouverons le même processus sur le plan psychologique. Nous assisterons donc au même décalage vis-à-vis le réel chez ces personnes. Nous devons donc dans un premier temps tuer le jugement, reconnaître la réalité et enfin nous mettre en mouvement, en action pour être ancrés et engagés dans notre vie. De là viendra le sentiment d’être vivant et actif, autonome dans la construction et le développement de soi et, ma foi, peut-être plus souvent satisfait de soi-même et plus heureux !

D’abord reconnaître son propre corps et entrer dans la réalité. Dans le travail psychocorporel tel qu’en Biodanse, la première étape devrait peut-être se faire dans des exercices solitaires, sans contact avec quiconque afin de reconnaître son propre corps, ses propres gestes et ses propres émotions, par exemple en faisant travailler les gens en miroir ou devant le miroir. Apprendre aux participants à se toucher eux-mêmes, à recevoir leurs sensations et leurs sentiments, à entendre leur voix, leurs sons, leurs rythmes. Selon Gabrielle Roth, toute guérison commence et finit par le corps. Je crois également que toute maladie ou malaise est ressentie et accueillie par notre corps. Ce dernier est notre allié, à condition que nous sachions l’écouter. Si nous l’ignorons, il sera notre ennemi et nous mènera à notre perte.

La guérison survient dans l’action, dans le mouvement qui redonne vitalité au corps et à l’esprit et conséquemment, à l’âme. L’inertie, l’absence de mouvement nourrit la mort du corps et de l’âme. Thérèse Bertherat parle de cette inertie comme un grand obstacle à la perception du corps, surtout si nous portons en nous des parties de notre corps qui n’ont pas bougé depuis des années. Elle dit que plus nous avons des zones mortes, moins nous nous sentons vivants. Ce n’est qu’à travers le mouvement et les informations auxquelles il nous donne accès que nous pouvons véritablement nous définir.
Parfois, notre mouvement est à peine perceptible pour les autres ; à d’autres moments, notre mouvement est totalement intérieur. La grandeur du mouvement intérieur ou extérieur n’a pas d’importance en soi, en autant qu’il nourrisse notre vie-talité et notre guérison.

La guérison se manifeste dans des mouvements éveillés, alertes, présents, lucides, énergiques, vitalisés, que ce soit au travail, à la maison, dans l’amitié, dans l’amour, dans la famille. Pour y arriver, il nous faut apprendre à sortir de nous-mêmes, de nos enseignements antérieurs, et développer suffisamment de confiance en soi et envers les autres pour accepter d’élargir nos frontières corporelles et psychologiques. Nous devons apprendre à quitter notre égo-identité, à la dissoudre dans une énergie plus forte que nous-mêmes, en l’occurrence un groupe, pour trouver l’essence même de ce que nous sommes fondamentalement. Ce n’est qu’après le voyage intérieur au plus profond de nous que nous pourrons alors habiter sainement et avec détachement notre identité individuelle, avec assurance et compassion, et que nous pourrons avoir de véritables relations avec les autres humains.

Le travail psychocorporel nous demande d’habiter notre corps, d’y contacter nos émotions souvent refoulées dans notre chair depuis si longtemps. Ce contact nous appelle à plus de vie et à sentir davantage la vie; il ne faut donc pas avoir peur de vivre pour développer un contact de si grande qualité avec soi-même. La guérison psychologique se fait en proposant aux participants, à travers les différents niveaux des ateliers, de refaire le chemin de quatre étapes fondamentales à leur développement, je devrais dire du développement normal des humains. À chacune des étapes, les participants peuvent rencontrer soit des noeuds, des résistances, des boucles à fermer, des événements passés non conclus. Tous ces éléments, lorsqu’ils refont surface, sont manifestes dans nos mouvements et dans nos émotions. Ils devraient être pris en charge, traités, écoutés, soignés et exprimés avec la voix, le corps afin de retrouver la paix du coeur et de l’âme en même temps que la paix du corps.

Il s’agit d’une forme de nettoyage psychologique, une purification du corps et de la psyché. Une fois les obstructions dissoutes, le mouvement se libère, permettant à l’énergie éclatée de reconstruire la corporalité, de redonner au corps une vitalité renouvelée, une ouverture sur soi, sur son monde et ensuite, sur le monde.

La première étape est axée particulièrement sur, la sécurité qui est notre premier besoin d’être humain. Elle permet au participant d’être en contact avec sa confiance en lui-même; de se nourrir des mouvements des autres pour construire, développer et consolider sa propre sécurité intérieure et de se solidariser à lui et aux autres dans cette énergie de confiance. Les participants apprennent des mouvements, des gestes de la communication, et ils apprennent à recevoir cette nourriture, à la partager avec les autres.

La deuxième phase consistera à amener les participants à reconnaître leur identité, la renforcer, la danser avec les autres, en manifester son l’unicité. Cette phase est importante, parce qu’elle nous permet d’apprivoiser notre force et notre puissance, tout en demeurant en contact avec notre vulnérabilité.

La troisième phase est celle de la création. Une fois sécurisé, solidifié sur ses bases, ses racines, reconnu par lui-même dans ses forces, le participant élargira son registre de personnages, de comportements, de mouvements. Il pourra apprécier, goûter avec sa conscience, les immenses joies, les indescriptibles émotions contenues dans le déploiement de l’énergie de créativité. C’est là que l’individu commence à s’accomplir, à se réaliser, à s’actualiser et à réellement s’expérimenter dans le monde. Il apprend à donner et surtout à se donner. Il peut alors participer activement à la construction du monde, il peut alors l’influencer.

La quatrième étape le mettra en contact avec le guerrier intérieur, alors qu’il devra désormais demeurer perpétuellement en état d’éveil, toujours alerte et prêt à saisir les occasions de transgresser les frontières et à contrecarrer les énergies de morbidité qu’il rencontre sur sa route. Il sera davantage conscient de la peur et il aura appris à s’en servir comme un catalyseur. Il sera désormais son propre allié, son centre de référence.

LE MOUVEMENT ET LA GUÉRISON PSYCHOLOGIQUE

Notre objectif dans le travail psychocorporel est de favoriser la création d’un lien engagé entre soi et son corps, c’est-à-dire d’augmenter sa capacité à ressentir son corps. Le corps est un réceptacle de la joie, du plaisir, de la peine, de la tristesse, de la colère, de la douleur physique et psychologique. Il en est aussi la voie d’expression.

Pour moi, l’engagement est la première attitude à développer si nous désirons réellement changer et nous transformer. Une fois ce lien créé et incarné, nous devons, pour soutenir et maintenir une attitude saine au changement, être actif, nous mettre en mouvement et éviter l’inertie. Nous devons poser des gestes, faire des actions. Voilà la véritable source de l’autonomie et du pouvoir à se transformer. Soyons engagé et actif et vous seront vivant, énergique, avec un tonus physique et psychique. L’énergie nourrit l’énergie, le mouvement nourrit et donne naissance au mouvement. La vie alimente la vie ! La vie est dans notre corps physique qui nourrira notre corps psychologique.

Savoir, psychologiquement ou intellectuellement, n’amène pas de changement. Ce sont les gestes actifs, engagés qui amènent le changement car ils sont porteurs de vie, de vitalité et d’espoir. Comprendre n’est pas suffisant, nous devons faire. Se savoir triste ou en colère n’est pas suffisant pour nous habiliter à exprimer et à évacuer ces émotions. Pour cela, nous devons apprendre à les ressentir et les exprimer avec notre corps. « Tant qu’on ne s’est pas engagé, persistent l’hésitation, la possibilité de se retirer, et toujours aussi, dès qu’il s’agit d’initiative ou de création, une certaine inefficacité. Il y a une vérité élémentaire dont l’ignorance a déjà miné nombre de grandes idées et de plans merveilleux : c’est que dès l’instant où l’on s’engage, la Providence intervient, elle aussi. Il se produit toutes sortes de choses qui autrement ne se seraient pas produites. Toute une série d’événements jaillissent de la décision, comme pour l’appuyer par toutes sortes d’incidents imprévus, de rencontres et de secours matériel, dont on n’aurait jamais rêvé qu’ils puissent survenir.
Quoi que vous puissiez faire, quoi que vous rêviez de faire, entreprenez-le. L’audace donne du génie, de la puissance, de la magie. Mais commencez maintenant » (Goëthe, L’engagement).

Un autre objectif concret dans ce travail psychocorporel est de permettre aux participants de manifester avec leur corps, leurs émotions dans une attitude de liberté et de sécurité. L’idée est de relâcher son système de défense et de lever le contrôle sur l’énergie contenue dans le corps. Il s’agit d’un travail doux qui ne déstructure pas la psyché. Le travail se produit à l’intérieur du système où un élément change, se transforme progressivement.

Il faut arrêter d’avoir peur de son corps, et chaque fois, l’écouter et apprivoiser ses langages. Il faut arrêter d’avoir peur de soi ! Nous devons développer une conscience corporelle globale et non fragmentaire, remettre en éveil, en vie, en conscience nos parties atrophiées « sensoriellement », mises en isoloir, les parties suicidées de nous-mêmes. Ce n’est pas par hasard que des parties de nos corporalités sont éteintes, nous les gardons sous contrôle, cadenassées, car nous avons peur des changements que cela amènerait dans nos vies si tout-à-coup elles se réveillaient. Nous avons peur d’être en vie et d’exister à travers nos sensations ! Nous avons peur de réveiller les vieilles douleurs conscientes ou inconscientes liées à cette partie de notre corps. Là encore nous avons peur d’être en vie car la douleur est aussi vivante que le plaisir !

LE LANGAGE DU CORPS ET LES ÉMOTIONS

Selon Gabrielle Roth le but du travail psychocorporel est d’amener les participants à augmenter leur capacité d’expression spontanée en correspondance directe avec leur monde sensoriel et émotionnel. « Nous travaillons à ce que cette spontanéité expressive soit proportionnelle au stimulus perçu ou reçu afin d’éviter l’hyper-mouvement ou l’hyper-mobilité, qui se traduit par une impulsivité émotionnelle et gestuelle, une expression disproportionnée en relation à l’objet. Cet apprentissage permet également d’éviter l’hypo-mouvement ou l’hypo-mobilité qui se traduit par un détachement, un relâchement manifesté par des mouvements trop lents, trop calmes, trop rares, pas suffisamment émotionnels, pas suffisamment spacieux, trop près du corps, avec une respiration superficielle et des mouvements rigides. »

Le travail est d’aider à rendre le corps conscient, afin qu’il exprime une cohérence du mouvement en contact avec son enracinement extérieur et intérieur. Le mouvement devrait toujours correspondre, de façon proportionnelle, à la relation stimulus-réponse. Si le stimulus extérieur m’agresse, par exemple, la réponse corporelle ne devrait pas être un sourire. Au contraire, si le stimulus extérieur me place en contact avec la tristesse, la réponse corporelle ne devrait pas être la colère.

Nous nous laissons trop souvent conduire par la peur, parfois même la peur de la peur : de perdre son emploi, de perdre l’estime des autres, de ne pas être à la hauteur de nos attentes ou de celles que nous percevons dans l’environnement à notre égard, peur de l’inconnu, de perdre le contrôle. Et j’ajouterais qu’une des peurs les plus intenses et les plus graves et pernicieuses est la peur d’être fort et puissant ou la peur de ses propres forces. Ce fut pour moi une des grandes découvertes dans le mouvement. Un jour où je participais, à Brasilia, à un stage de formation, l’animateur nous demandait à tour de rôle de marcher à l’intérieur d’une ronde formée de 25 personnes, d’un pas assuré, ferme, le corps à la fois droit, ouvert, souple et déterminé. Lorsque j’entendis la musique qu’accompagnerait cette marche, je fus soudain rempli d’une émotion mêlée d’angoisse, de peur et d’anxiété, et cela en dehors de tout contrôle de ma part. Cette émotion fut tellement intense que dans un premier temps elle me paralysa dans tous mes mouvements. Il m’était impossible de faire quelque mouvement que ce soit et je n’eus d’autre choix que de l’écouter me parler. J’étais terrifié par la peur à l’écoute de cette musique, et c’est à ce moment que mon âme et mon corps reconnurent ma peur d’être puissant et fort. Reconnaître l’émotion, pour moi, m’amène toujours un apaisement, un temps de paix intérieure, une clarté et surtout une acceptation; la résistance tombe, la guerre contre moi-même s’estompe et de ce fait la peur et l’angoisse perdent leur dimension dramatique, se diluent et laissent enfin place à une autre émotion, à une deuxième couche puis parfois à une troisième. Je me souviens exactement de ce moment comme si c’était il y a une minute, et lorsque j’ouvris la porte derrière cette peur d’être fort, je vis clairement ma crainte d’être abandonné, d’être isolé. Une équation s’était formée à un moment de mon histoire personnelle : si je suis fort, je ferai peur aux autres et ils penseront que je n’ai besoin de personne et de là, ils me quitteront, me laissant seul dans la solitude, celle qui ne nourrit pas.

La résistance à nos émotions nous enlève de l’énergie vitale, nous met dans un état de fatigue. Il nous arrive parfois d’être blessé et de perdre en l’espace de quelques minutes toute notre énergie, d’avoir « un coup de pompe ». Lorsque nous réussissons à reconnaître et à exprimer l’émotion, nous ressentons souvent une déflagration énergétique qui nous redonne force, dignité et ouverture. Nous revenons à la vie, quoi ! Y a-t-il mieux qu’une saine et juste colère pour nous redonner pétillement, joie, bonheur et souplesse ?

À mon avis, une autre peur qui nous empêche de lâcher prise sur le plan émotionnel est celle de souffrir. Notre imaginaire fonctionne à la vitesse de l’éclair lorsque nous entrevoyons une souffrance possible et un mouvement réflexe de fermeture, de négation, de protection se manifeste. Pour d’aucuns, nous pouvons observer un recul de quelques pas, pour d’autres ce sera plutôt un croisement de bras sur le plexus solaire, tandis que d’autres se mettront à parler abondamment sans trop s’entendre, comme débranchés; enfin certains deviennent absents, s’en vont dans un ailleurs indéfini, voire même indéfinissable et inatteignable, d’autres se raidissent corporellement. Les comportements réflexes sont en général liés à des situations passées non réglées, d’anciennes souffrances mal vécues, non accomplies ou simplement non vécues. Une émotion est une énergie vivante, elle est comme la vie de chaque élément dans l’univers : elle a donc une naissance, un temps de développement, de maturation et enfin une mort. Une fois vécue, elle peut mourir et faire place à un espace pour autre chose, parfois une réflexion, un apprentissage, un enseignement et une autre émotion. Si une fois née, elle n’a pas vécu ou ne s’est pas développée, elle ne pourra pas mourir ou elle mourra tiraillée, confuse, dans la souffrance de l’âme.

C’est comme une vague dans l’océan qui se forme, grossit et se dilue dans ce grand bassin, puis une autre se forme, permettant ainsi une mouvance, une continuité de vie dans le mouvement. Au contraire, si nous arrêtons l’émotion à l’un des stades de sa vie, que ce soit lors de sa naissance ou lors de sa période de maturation, nous empêchons notre propre mouvement de vie, nous nous empêchons de voir clair et de recevoir l’enseignement qui nous est alors offert à proximité. Nous nous coupons de nous-mêmes et de ce fait, nous nous dévitalisons dans notre relation à nous et aux autres, créant ainsi des malaises physiques et psychologiques, des zones de confusion et d’incompréhension à l’intérieur de nous et dans nos liens avec notre entourage. Nous voilà tout-à-coup moins présents et moins disponibles dans l’environnement.

Il me semble aussi qu’une autre peur dans la société actuelle est celle de l’échec et de la vulnérabilité. Cela peut se traduire à travers la peur de découvrir sa propre identité ou de perdre celle que nous croyons être ; celle que nous avons fabriquée davantage en relation aux autres et très peu en relation à soi-même. Nous avons souvent investi dans cette identité définit au-travers le regard des autres pour être aimé et accepté de notre environnement familial, personnel ou professionnel. C’est évidemment la plus fragile et vulnérable parce que, et avec raison, c’est la moins réelle, la moins vraie, celle de l’illusion. Le contact avec notre réalité véritable nous donne au contraire de la solidité.

La crainte de perdre son identité, de ne pas la retrouver est justement liée à ce développement d’une identité, fausse ou demi-fausse, davantage extérieure et sociale qu’intérieure et en alliance avec ce que nous sommes réellement et fondamentalement. Se reconnaître et se développer demandent du courage, de l’humilité et souvent du soutien affectif de soi-même et de son environnement familial, d’amis et de travail. Le corps manifeste souvent cette peur à l’identité par de la méfiance à laisser les autres s’approcher de soi, en surprotégeant ses distances et son territoire, en refusant d’abord le contact, en disant avant tout non, en ne s’abandonnant pas dans les bras des autres, en recevant si peu au compte-gouttes, et surtout en tentant de n’avoir besoin de personne. À cet égard, nous vivons une crise importante dans notre société, car nous avons défini l’autonomie des personnes de la façon suivante : n’avoir besoin de personne, ne compter que sur soi! À mon avis une personne autonome reconnaîtra son interdépendance aux autres et aux éléments naturels dans une relation écologique avec tout ce qui est vivant, humain, animal, végétal; elle reconnaîtra son besoin des autres. Nous tentons, à l’intérieur de nos ateliers entre autres par des rondes en mouvement, de faire vivre, de faire faire l’expérience de cette interdépendance, de faire comprendre corporellement, émotionnellement que cette interdépendance nous redonne notre force et notre identité individuelle. Cette autonomie nous sécurise et nous ouvre davantage aux autres, nous faisant vivre des émotions où nous sommes concernés et nourris par ces autres.

La colère est une des émotions les plus difficiles à exprimer sainement. Particulièrement valorisée dans la culture masculine virile et traditionnelle, elle permet également de se cacher d’autres émotions moins valorisées par cette même culture souvent rigide. La colère est devenue pour les hommes un fourre-tout pour éviter le contact et l’expression de la peine et de la tristesse. Au contraire, chez les femmes, la tristesse et la peine servent souvent à masquer la colère. Une femme en colère, dans notre préjugé populaire, est moins crédible, quelque peu hystérique. Un homme en colère est plutôt viril, tandis que l’expression de sa peine lui donne peur de sa féminité.

Heureusement, un nombre croissant d’hommes prennent de plus en plus conscience de la prison que nous avons construite et expérimentent d’autres façons d’être avec soi et avec les autres. Ces laboratoires se passent souvent entre hommes, d’abord dans la reconnaissance de ses semblables. Il s’agit, à mon avis, d’une révolution irréversible et consécutive au mouvement féministe et à la prise en charge des femmes par elles-mêmes, ce qui sera probablement vu par les historiens du futur comme la plus importante révolution du vingtième siècle avec celle de la révolution industrielle. Peut-être parleront-ils de révolution humaine du vingtième siècle. Les hommes cherchent, se redéfinissent, expérimentent, se solidarisent.

Lorsqu’on laisse réellement sortir la colère, on ressent davantage de compassion et d’empathie envers soi et les autres. La colère exprimée nourrit étonnamment l’amour de soi et des autres. La colère refoulée ou retenue est dangereuse lorsqu’elle éclate et s’exprime en dehors de notre contrôle. Elle peut alors surgir subitement, à cause d’un petit déclencheur et détruire les autres et l’environnement d’une manière disproportionnée. La colère doit être désamorcée au fur et à mesure, nous évitant ainsi des charges émotionnelles porteuses d’effets destructifs. Le suicide nous apparaît être lié à la colère et au ressentiment que nous n’exprimons pas et que nous retournons contre nous-mêmes dans des comportements d’auto-destruction, par exemple à travers des jugements négatifs et violents à notre égard. Il n’est donc pas paradoxal de dire que les manifestations saines de la colère nourrissent un sentiment d’amour pour soi et pour les autres, consolident l’estime, le respect de nous-mêmes et celui des autres.
Au contraire s’il y a blocage et limitation dans les canaux d’expression de ses émotions, l’individu rétrécit son corps, son espace de vie, diminue sa vitalité et ouvre la porte à des états dépressifs, car il perdra de plus en plus le goût à la vie, et à sa vie.

Comme beaucoup de gens, je suis né dans un milieu familial qui interdisait la reconnaissance de certaines émotions, dont l’expression de la tristesse . Être triste nous apparaissait être faible, une mise en échec existentielle. D’ailleurs, cet élément de la culture familiale se retrouve aussi dans la culture sociale de cette région gaspésienne, où il semble que le bonheur est obligatoire. Cet élément culturel nous met en relation interpersonnelle sur la base des émotions de plaisir – joie – bonheur – réussite, et isolés, coupés des autres dans les émotions de tristesse – peine – échec. Nous sommes solidaires dans la fête et la célébration et nous nous ignorons dans nos émotions sombres, mais pourtant si inévitables et vivantes. Je crois que l’expression de la tristesse nous aurait davantage liés, engagés dans nos relations familiales. Le bonheur est survalorisé, la tristesse, quant à elle, est niée.

La joie demeure l’émotion la moins menaçante à reconnaître et à exprimer socialement. Peut-être est-elle également la moins engageante. Elle détient le premier rang des émotions exprimées en milieu de travail car dans un système de performance et de compétition, la joie demeure l’émotion qui nous vulnérabilise le moins et qui nous permet d’être en relation sociale avec les autres sans trop nous laisser toucher. Par ailleurs, je crois que nous réussissons à être vraiment en contact avec nous-mêmes et avec les autres dans la joie, en autant que nous puissions aussi exprimer nos colères, nos peines, nos tristesses, nos inquiétudes et nos peurs. Lowen dit que lorsqu’il y a santé émotionnelle, la personnalité est unifiée et pleinement en contact avec la réalité. Évidemment, dans les milieux de travail, très peu de personnes ont la chance d’expérimenter de véritables relations interpersonnelles. La majorité des gens se côtoient sans se voir, sans se ressentir, en demeurant dans des rapports plutôt fonctionnels et strictement organisationnels. Nous y passons tout au moins huit heures de notre journée et une part importante de notre vie. Le climat organisationnel se construit sur la qualité de relations interpersonnelles qui, elles, se développent dans la transparence et l’authenticité de nos rapports. Ces deux éléments ne peuvent se nourrir sans la présence émotionnelle. Les gestionnaires en majorité n’ont pas appris à être en contact et à nommer leurs propres émotions. Il leur est alors difficile de gérer leurs relations de travail de façon adéquate. On les retrouve davantage dans des habiletés de gestion orientées sur les contenus et sur la tâche et ils oublient les personnes qui détiennent les dossiers. Mais comment mener à bien notre tâche, si nous n’arrivons pas à traiter nos relations et nos propres climats intérieurs en relation aux autres ?

J’ai souvent vu des professionnels de la gestion « craquer » sous la pression émotionnelle, surprenant leur entourage déconcerté de les voir tout-à-coup si vulnérables et incapables de gérer leur propre crise émotionnelle et personnelle. À cet effet, Roth rappelle que ce n’est que lorsque les émotions de votre propre instrument sont bien accrochées que vous pouvez jouer les paroles et la musique des émotions de l’autre. Et si vous ressentez vraiment les sentiments de l’autre, vous saurez alors comment réagir et vos actions ne seront pas modifiées par les filtres des émotions non résolues de peur, de colère et de tristesse. D’ailleurs les programmes de formation professionnelle en gestion devraient se préoccuper bien davantage du volet développement personnel et habiliter les participants dans les champs humain et interactionnel, bref en gestion personnelle. Les gestionnaires sont de plus en plus appelés à être compétents dans la relation d’aide et de support à l’accompagnement. Ils devront, sans être des psychologues, être spécialistes du comportement humain, sachant écouter, confronter, supporter, donner habilement de la rétroaction, se positionner, se protéger. Ils devront, pour aider les autres à se développer, être en mesure de s’aider eux-mêmes, demander et recevoir le soutien dont ils ont besoin et appartenir à un réseau social nourrissant.


Formé en pédagogie à l’Université du Québec à Rimouski et en psychologie à l’Université de Moncton au Nouveau-Brunswick, Jean-Yves Bourdages exerce en psychologie clinique et organisationnelle depuis 1978.

Sa sphère d’intervention est intimement liée au développement et au comportement des individus en milieu de travail et à la notion de compétence en communication interpersonnelle dans les entreprises.

Il enseigne au niveau de la maîtrise et du diplôme international en administration publique à l’École Nationale d’Administration Publique (ENAP). Il travaille régulièrement auprès de chefs d’entreprises et possède sa propre entreprise de Formation. Depuis 15 ans, il intervient en France dans les champs de développement personnel, auprès des individus et des entreprises (santé, grande distribution, industrie, services).


 Références

L’Abbé Alexis Mailloux, Le manuel des parents chrétiens, Imprimé pas l’Action Sociale, limitée, Québec (1909).

Lowen, Alexander, La Trahison du corps (1967),

Lowen, Alexander, Le Plaisir (1970),

Roth, Gabrielle, Les voix de l’extase, Éditions le Souffle d’Or.
Descamps, Marc-Alain, Ce corps haï et adoré, Éditions Tchou/Sand, (1988)

Bertherat, Thérèse, Bernstein Carol, Le corps a ses raisons, Éditions de seuil, (1976, réédition 2007).

*Un merci particulier à Chantal Roy pour avoir bien voulu relire le texte et y proposer les corrections nécessaires.