PROBLÉMATIQUE SUICIDAIRE : INTERVENANT ET INTERVENTION

psychologie générale

par Luc Sévigny

Phénomène de société

Quiconque observe la société autour de lui ne peut faire autrement qu’être confronté au suicide sous toutes ses formes, un phénomène qui soulève de nombreux questionnements. Mais les plus fréquentes et troublantes questions sont sans doute : Qu’est-ce qui peut mener une personne à poser un tel geste? Que doit-on dire ou faire lorsque l’on se retrouve face à une personne suicidaire?

Le suicide nous provoque. Il suscite de la peur, de grands sentiments d’impuissance, de l’agressivité ou de l’indifférence. Le suicide est un phénomène auquel nous sommes presque tous confrontés, un jour, de près ou de loin. Il nous questionne et nous pousse vers nos limites les plus fragiles. La mort qui fait partie intégrante de la vie, avec laquelle nous apprenons à composer tout au long de notre vie, que nous apprenons ou essayons d’accepter, qui peut donner un sens ou un non-sens à notre vie, est ici utilisée dans le but d’arrêter la souffrance. La mort est devenue une «mort-outil». Confrontante, elle devient mort-tabou. Elle nous pousse à nos limites car elle remet en question notre propre vision de la vie, de la mort et du suicide.

Ainsi, face à cette grande question menaçante, nous tombons facilement dans le «piège de l’accusé accusant» (Morissette, 1984). Nous déployons, socialement, une panoplie de mythes quant à la personne suicidaire qui n’a, en bout de ligne, d’autre fonction que de nous protéger, de nous fournir des explications sécurisantes et de nous déresponsabiliser de ce mal de vivre devant lequel nous nous percevons impuissant.


Les personnes qui parlent de suicide ne passent jamais à l’acte, si elles voulaient réellement mourir, elles n’en parleraient pas mais passeraient à l’acte;

Les personnes réellement suicidaires sont complètement décidées à mourir et nous n’y pouvons plus rien ;

Les personnes suicidaires sont lâches ou courageuses ;
La tendance suicidaire est irréversible et dure la vie entière ;
Les personnes défavorisées ont plus tendance à se suicider ;
Les personnes suicidaires sont des malades mentaux et le suicide est toujours le fait d’une personnalité psychotique;

Les personnes suicidaires sont manipulatrices.


L’ensemble de ces mythes émane de la déresponsabilisation (il n’y a rien à faire pour la personne suicidaire et les grands responsables sont la génétique, l’environnement, la maladie, etc.), de la surresponsabilisation (être complètement responsable de la vie de la personne suicidaire) ou de cette peur intense de l’incompréhension et du jugement d’autrui qui oblige la personne à se terrer dans le silence (il ne faut pas dire qu’on est suicidaire ou qu’un proche s’est suicidé).

Toutes ces croyances sont des mythes «populaires» qui servent aux gens à se protéger contre les sentiments provoqués par la menace suicidaire. Mais ces sentiments menaçants ont aussi leur effet sur nous, les intervenants… Si les proches d’une personne suicidaire, l’ami, la parent, le collègue, etc., éprouvent de grandes craintes à agir auprès de cette personne, il en est de même pour nous, les intervenants. Nous sommes nous aussi en proie à tous ces mythes protecteurs car nous éprouvons les mêmes peurs qui peuvent même être amplifiées par le fait même d’être intervenant professionnel : «Étant intervenant professionnel, je suis censé être compétent et bien intervenir. Et si j’interviens mal, l’échec sera cuisant… Je suis censé pouvoir sauver la personne…». Dans une telle perspective, l’intervenant vivra un double échec, soit humain et professionnel, si l’un de ses clients se suicidait. Dans ces conditions, de très nombreux intervenants préfèrent (et nous pouvons les comprendre) référer le client à risque suicidaire.

Les questions de départ refont alors surface : Qu’est-ce qui peut amener une personne à poser un tel geste? Que doit-on dire ou faire lorsque l’on se retrouve face à une personne suicidaire? La recherche des dernières années a permis de mieux saisir le phénomène du suicide et, par conséquent, d’améliorer la compréhension de l’intervention qui s’y rattache. Ainsi, la tentative de suicide est maintenant comprise comme étant l’aboutissement d’une crise au même titre qu’une crise existentielle, ou alcoolique, ou d’identité psychotique mais qui a la particularité du développement de comportements autodestructeurs. Cette crise comporte un processus qui s’élabore en plusieurs étapes qui vont du «flash» au passage à l’acte. L’idée suicidaire se construit et prend forme au fur et à mesure que les mécanismes d’adaptation habituels de la personne s’effondrent au point de devenir inefficaces. Le suicide s’avère alors être la seule et dernière solution aux souffrances de la personne.


Comme l’écrivait Pierre Morissette (1984 ) :

L’utilisation de ce devant quoi nous sommes les plus impuissants, la mort, a un côté absurde qui nous dépasse. Nous sommes un peu plus à l’aise devant l’utilisation du réel par le «fou» parce que nous sommes convaincus qu’IL est fou et que nous avons tous raison. En plus de nous menacer, le suicidaire nous pose une question délicate dont la réponse ne peut pas être collective : pourquoi est-ce que je choisis de vivre? Devant la difficulté de répondre personnellement à cette question, nous sommes parfois tentés de donner raison au suicidaire.

Ainsi, le suicide est angoissant parce qu’il peut être fondé. Comme aboutissement d’une difficulté à vivre, il peut faire partie d’une logique implacable qui nous gêne parce que tellement proche de nos propres tendances. Qui n’y a pas pensé un jour? Qui ne s’est pas dit que ça serait tellement plus simple? À cette croisée des chemins, nous avons pour la plupart continué, ça a continué sans que nous ayons vraiment répondu à la question et sans besoin d’y revenir (p. 1).


Ainsi, la tentative de suicide étant le dernier mécanisme d’adaptation auquel la personne accède, on peut se questionner sur sa volonté réelle de mettre fin à ses jours. Serait-ce par choix ou par manque de choix que la personne ferait un tel geste? Le suicide deviendrait plutôt l’ultime moyen de faire cesser la souffrance.

Les différents mythes et tabous entourant le suicide ont été mis en lumière et nous ont ainsi permis de mieux comprendre à quel point ils représentent les toutes premières difficultés pour la personne à risque suicidaire à demander de l’aide comme pour la personne de l’entourage (ou l’intervenant) à lui en apporter. Il fut possible de mettre à jour certains éléments importants qui font partie de cette problématique comme les différents types et niveaux de messages de la personne à risque suicidaire, l’isolement, la dépression, la consommation excessive d’alcool, de drogues ou de médicaments ainsi que différentes typologies de crise et de personnes à risque suicidaire.

Aussi, un modèle d’intervention directe s’adressant spécifiquement à la problématique suicidaire fut élaboré par Caplan. L’intervention de crise directe est concrète, ne cherche pas les pourquoi mais plutôt les qui, les quoi et les comment. Elle est axée sur le «ici et maintenant». Elle cherche à briser le scénario suicidaire de la personne en l’aidant à élaborer d’autres mécanismes d’adaptation, d’autres scénarios que la tentative de suicide.

La tentative de suicide est d’abord et avant tout un mode de communication par l’agir. Ne pouvant communiquer sa souffrance par la parole, la personne à risque suicidaire agit sa demande d’aide. C’est pourquoi l’intervention auprès de cette personne sera en tout premier lieu de l’aider à exprimer verbalement sa souffrance, son mal de vivre et ses demandes d’aide. C’est ainsi en effet que les différents centres de prévention du suicide au Québec orientent leur travail en passant par leurs lignes d’écoute téléphoniques et par le courrier comme il est fait à Suicide action Montréal par exemple. Bien qu’étonnante, cette dernière forme d’intervention est très efficace. C’est aussi ainsi que Xavier Pommereau et son équipe de l’Unité médicopsychologique de l’adolescent et du jeune adulte (UMPAJA) de Bordeaux (France) oeuvrent, entre autres auprès des 14-34 ans.

Évidemment, la recherche en suicidologie est très prolifique et peut porter sur des aspects aussi variés que le processus de deuil, la femme et le suicide, le suicide chez les adolescents, le suicide chez les enfants, etc.


Références bibliographiques :

AGUILERA D. (1976). Intervention en situation de crise. Toronto : Mosby.
CAGLAR,H.(1991). Adolescence et suicide. Paris: E.S.F.
FARBEROW, N. (1971 ). Prévention ami therapy in cris/s. Symphsia : Skandia International.
FARBEROW, N. Crise, désastre et suicide. Théorie et thérapie.
LAVOIE,L.(1986). Manuel du formateur. Québec : C.P.S.
MORRISETTE, P. (1984). Le suicide démystification, Intervention et prévention. Québec : C.P.S. de Québec.
POMERLEAU L (1981) Les pensées et les actes suicidaires de l’adolescent lors du deuil pathologique d’un objet parental. Montréal : Université de Montréal, thèse en psychologie.
SÉGUIN,M.(1989). Le deuil après le suicide. Montréal : S.A.M.
SÉGUIN, M. (1991 ). Le suicide : comment prévenir, comment intervenir. Montréal : Editions logiques.